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    Le 21 août 2006

L’expédition est à présent terminée. Les archives de la Mission vous offre l’occasion unique de vivre ou revivre chaque moment de cette magnifique aventure humaine.
Au total, c’est plus de 270 journaux de bord, mais aussi plus de 50 vidéos et 1700 photos qui ont été archivées et qui sont disponibles à la consultation. Pour remontrer dans le temps, utiliser le calendrier à gauche... Bon voyage!

photo François Prévost

Journal du chef de mission

Par Jean Lemire

Cela devait être un petit samedi bien simple. Nuageux, rien de particulier à l’horizon, un samedi comme nous en avons vécu souvent depuis les derniers mois. Rien de particulier avec la lumière, ni les vents.

Pas de mouvement de glace ou de nuages inhabituels pour attirer le regard de nos cinéastes. Quand rien ne se passe en surface, mieux vaut concentrer ses efforts sur les séquences sous-marines. On ne sait jamais ce qui se cache dans les sombres profondeurs océaniques...

Mario et Serge ont pratiqué une ouverture dans la glace, à quelques mètres du voilier. Une porte d’entrée vers ce monde sombre et froid qui cache mille mystères. Un long câble relie les plongeurs à la surface. Pas toujours facile de retrouver son trou de surface quand on explore les fonds marins.

Mario concentre sa caméra vers des cliones, une étrange créature minuscule dont la forme et les mouvements des ailes rappellent le vol d’un ange. Ils dansent aisément au milieu de la colonne d’eau. La transparence de leurs robes et la petitesse du ptéropode rendent la mise au point difficile pour le caméraman.

Puis une ombre furtive, une onde que l’on ressent, comme un frisson indéfini qui se manifeste au milieu du dos. Rapidement, le regard cherche, mais en vain. Pourtant, les plongeurs n’ont pas de doute. Ils ont bien aperçu une silhouette, furtive mais réelle, dissimulée dans les sombres profondeurs de cet univers clos, barricadé par cette couverture de glace qui vous emprisonne. Claustrophobes, s’abstenir ! Il n’existe qu’une sortie possible, loin là-bas, au bout du câble qui se perd du regard, qu’une seule petite ouverture vers la liberté : votre petit trou de glace.

En surface, Mariano attend patiemment près de l’ouverture entre ces deux mondes. Son rôle consiste à garder la tension sur le câble qui relie les plongeurs à la surface. Il doit également veiller à ce que tout se déroule selon le plan de plongée prévu. En cas de pépin, il sera le premier à réagir, à chercher l’aide nécessaire pour secourir les plongeurs. Mais rien n’arrive jamais. Les plongées à proximité du voilier permettent de documenter la vie lente et presque immobile des fonds marins. Surtout un samedi. Surtout quand le reste de l’équipage cherche en vain les activités dans cette journée qui n’a rien de particulier.

À chaque plongée, Mariano peut passer plus d’une heure à surveiller son trou d’eau libre que le froid tend à refermer en surface. Rien, jamais rien pour le sortir de son état de veille, rêveur, pensif. À moins d’un mètre du trou de glace, il jette un regard vers cet autre monde, sombre, froid et mystérieux. Penché vers l’avant, il scrute l’au-dessous, à quelques centimètres de l’entrée du trou de glace. Une onde de surface annonce un mouvement vers la surface. Sans doute Mario ou Serge. Mais il n’a pas reçu le signal de remonter le câble, les trois petits coups secs sur la corde qui annoncent la remontée des plongeurs. Il se penche à nouveau vers le trou pour tenter de percevoir la silhouette des plongeurs. Dans le noir profond, il cherche les bulles. Rien. Pourtant, l’onde en surface traduit bien un mouvement à proximité. Sans prévenir, une énorme tête fend la surface ! Le cœur de l’Argentin vient de s’arrêter. À moins d’un mètre de son visage, les crocs menaçants du phoque léopard, le plus redoutable prédateur de l’Antarctique...

L’équipe est appelée en renfort. Le phoque léopard s’amuse à faire la navette entre le trou des plongeurs et la petite ouverture d’eau libre qui s’est formée entre la banquise et la berge, là où une des amarres du voilier entretient l’ouverture dans la glace.

Nous créons une diversion, amusons le phoque léopard dans cet autre trou, le temps de rappeler les plongeurs en surface. Tout va bien. Les voilà en sécurité. Mais la curiosité du prédateur n’est pas encore assouvie. Il continue ses allers-retours entre les deux trous, comme pour épater la galerie. Les plongeurs décident de retourner sous la glace. Pas question de laisser passer cette occasion incroyable de filmer la bête sous la glace. En surface, les appareils photo immortalisent chaque nouvelle sortie du prédateur, et Martin capte tout avec sa caméra haute définition. Une séquence unique !

Les plongeurs filment le phoque léopard qui, curieux, passe de plus en plus près de la caméra. En surface, près de la berge, il tente de monter sur la glace, sans doute attiré par ces silhouettes qui se déplacent sur la glace. Peut-être nous confond-il avec des phoques crabiers, une espèce qu’il attaque régulièrement si l’on se fie aux nombreuses cicatrices qu’arborent la majorité des résidants de la baie. Il montre les dents, tente de charger vers les photographes. Il veut grimper sur la glace, mais la petitesse du trou l’en empêche. Il abandonne, mais sa frustration rend son comportement de plus en plus agressif.

Il retourne vers l’autre trou, celui des plongeurs, et fonce à toute allure vers Mario et Serge. Ses passages de plus en plus rapides provoquent une vague de surface que nous pouvons sentir, attroupés autour du trou. Il ne semble plus vouloir jouer. Le voilà qui charge les plongeurs, toute gueule ouverte. Il est temps de rappeler les plongeurs. Attendant le bon moment, ils s’expulsent rapidement hors de l’eau. Pas question de traîner, de laisser les jambes dépasser sous la glace.

Serge et Mario racontent la rencontre mémorable. Serge est allongé à quelques centimètres du trou, le corps et les jambes allongés. Il récupère et décrit les charges répétées de l’animal, de moins en moins timide. Puis, sans prévenir, le phoque expulse sa tête énorme du trou de glace. Serge roule sur le côté pour protéger ses jambes allongées à quelques centimètres de la gueule du phoque. Quel culot quand même ! Aucune crainte, pas du tout intimidé par la présence de tous ces humains qui, fascinés, continuent d’immortaliser ce moment mémorable.

Nous avons continué de filmer et de photographier la bête. Il a fallu ranger les longues focales et travailler au grand-angle. De l’extérieur, bien protégés sur notre monde de glace, nous n’avons eu qu’à introduire la lentille de la caméra sous-marine dans le trou. Le phoque léopard s’est chargé du reste, embrassant l’objectif, mordillant même le contour de la lentille...

Cela devait être un petit samedi bien simple. Nuageux, rien de particulier à l’horizon, un samedi comme nous en avons vécu souvent depuis les derniers mois. Rien de particulier avec la lumière, ni les vents. Pas de mouvement de glace ou de nuages inhabituels pour attirer le regard de nos cinéastes. Quand rien ne se passe en surface, mieux vaut concentrer ses efforts sur les séquences sous-marines. On ne sait jamais ce qui se cache dans les sombres profondeurs océaniques...

Jean


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